Vincent Creuzeau

Corps de peintre

 

 Les coloris sont ceux, modernes, des couleurs en tubes, même si peu à peu, au fil des mois, leur intensité s’atténue par le rajout de couches qu’effectue l’artiste sur un même tableau, à l’huile.
 Peu à peu la toile s’alourdit d’une peau presque animale de peinture sèche. Une croûte volcanique en forme d’écorce s’arrache à la tendresse d’un tronc ou d’un cratère.
 Sauf qu’ici elle tient, tendue au fil du temps passé à rajouter une couleur sur une autre, parfois aussi la même couleur se recouvre – un rose amène dans l’oubli une surface rose identique . Ce ne sont pas les nuances des couleurs enfouies surgissant à la matière d’un palimpseste que construit la peinture de Vincent Creuzeau. C’est aussi cet effet d’annulation d’une couche par une autre dont on voudrait renier l’existence première, dans l’évidence du constat : ce tableau, une épaisseur ? Il y a quelque chose de presque enfantin à vouloir ainsi écraser les couches les unes sous les autres ; en attendant elles sèchent et s’offrent au regard du peintre pour devenir un objet solide, un mobile, un plan, un rectangle qui pèse son poids de peinture à l’huile dans une naïveté toute primitive.
 Recouvrement à l’envers ? On se passe assez vite d’horizons et de paysages. Une odeur nous monte aux narines de derrière cette peau, une odeur crayeuse de vieille résine, d’un XIXème siècle recouvert par les ans.
Car ces tranches géologique sont une métaphore du fait pictural : nostalgie des origines sans doute, retour à l’épaisseur rassurante même si quelque peu rustre, de la matière. Vincent Creuzeau ne peint pas comme un « tout venant » mais en expérimentant et réévaluant chaque retenue, son geste et la nouvelle surface mère qu’il implique. Cette investigation de la matière huile n’est pas sans rappeler les orgies fusionnelles d’Eugène Leroy avec le fait pictural, comme si le peintre se cachait derrière. Ce n’est pas un œil qu’on nous donne à voir puisqu’on obstrue tout détail formel et toute tendance de l’imaginaire à aller vers la figure – ou le paysage.
 La peau du peintre se cacherait plutôt derrière cette peinture. Une peau à vif, une peau rentrée, à feu, à fleur et à sang : à l’intérieur même des croûtes de couleur de Vincent Creuzeau, c’est tout un corps qui se cache-là.

Céline Leturcq
Juin 2007.


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